Éditorial 95

IA : deux petites lettres qui ouvrent sur des perspectives vertigineuses. Les intelligences artificielles dites génératives s’invitent régulièrement dans toutes les conversations, font la une de la presse ou des chaines d’info en continu. Il faut dire qu’après des décennies d’évolution à bas bruit, les progrès foudroyants symbolisés par l’accès public de ChatGPT fin 2022 et la multiplication des autres IA ont marqué un cran supérieur dans la métamorphose numérique de nos sociétés. Les enjeux sont colossaux, pouvant permettre à la recherche scientifique, à la médecine, à la conquête spatiale, de progresser dans une optique accélérationniste.

C’est à partir de tels éléments que l’on a tendance à estimer que la science-fiction fait désormais partie de notre présent, au point de générer des espoirs pouvant paraître démesurés : le développement des IA peut-il déboucher sur la fameuse Singularité imaginée par Vernor Vinge ? La proximité de plus en plus étroite entre ces interfaces numériques et notre propre corps nous conduit-elle immanquablement au stade du cyborg ? Doit-on aller jusqu’à entrevoir une nouvelle étape dans l’évolution millionnaire de l’humanité ? Toutefois, avant de rêver à ces futurs, le présent nous rappelle à l’ordre.

Car l’IA n’est pas là pour susciter du rêve ou du désespoir, elle est là tout simplement : ni bonne, ni mauvaise en elle-même, mais instrument qui peut se transformer alternativement en outil ou en arme. Les débats sont nombreux, les questionnements multiples. Le Pape lui-même, Léon XIV, y consacre au moment de conclure cet éditorial une encyclique, un texte fondateur pour lui. Il y rappelle que l’IA n’est pas « un mal en soi », mais que pour autant, « elle n’est pas neutre, car elle prend le visage de ceux qui conçoivent et financent, [qui] la régulent et l’utilisent », et c’est ce visage-là qu’il faut sans doute redouter.

C’est aussi la raison d’être du dossier concocté par Marguerite Roussarie dans ce numéro. Elle aussi rappelle que si les IA génératives sont porteuses d’autant d’espoirs que de fantasmes, elles sont également grosses de potentielles menaces sur le monde professionnel, sur la qualité de l’information citoyenne, sur les débouchés militaires, entre autres domaines concernés. À travers plusieurs articles, l’interview croisée de créatrices du monde de l’imaginaire également, Marguerite Roussarie n’hésite pas à nous bousculer dans nos certitudes, à nous faire réfléchir hors de toute zone de confort.

Après tout, la science-fiction n’est-elle pas une littérature de l’avertissement ? Depuis ses origines, dans le Frankenstein de Mary Shelley, ne met-elle pas en alerte face à de possibles évolutions mortifères, invitant ainsi à agir sur le devenir humain ? C’est aussi pour cela que ce dossier propose trois nouvelles de fiction, sur un thème que Galaxies n’a assurément pas fini d’explorer… Mais sur ce sujet, comme sur d’autres, la vision ne saurait être univoque, c’est la raison pour laquelle nous avons inclus dans ce dossier l’article de Pierre Gevart avec une vision différente et peut-être un peu moins alarmiste, ainsi qu’une de ses nouvelles, publiée il y a quelques années déjà dans la revue Solaris au Québec.

On pourrait également appeler à la barre Gulzar Joby qui avec son curieux « Renaissance de la Femme », entend se projeter plus loin encore en un temps où l’intelligence artificielle générative aurait pris une telle importance qu’il faudrait réinventer l’humanité. Deux autres textes dans la partie nouvelles de votre revue : d’abord « Ingérence » un texte dans lequel Tom Robette il développe « le débat entre les principes et la responsabilité des actes fondés sur ces principes »,ce qui n’est finalement pas si éloigné de notre thème, et avec lequel il a obtenu, Ex aequo avec Ludovic Bostral et son magnifique « Lume-Saudade » (qui sera publié dans notre numéro 96), le prix Alain le Bussy 2026, dont vous trouverez aussi les résultats complets dans ce numéro. Une nouvelle de Sergey Gerasimov : « Cannibalisme d’Automne », notre lettre d’Ukraine, viendra enfin achever cette partie « nouvelles ».

Côté rubriques, c’est Jean-Guillaume Lanuque qui ouvre le ban, avec sa neuvième livraison de Séries-graphie consacrée à Alien Earth et à Archives 81, suivie d’une Croisière au long du fleuve réservée à Laurent Genefort, avant le traditionnel scalpel du docteur Stolze et les rubriques livres, bandes dessinées et cinéma préparées par Andrevon, Dounia Charaf et Fabrice Leduc.

Galaxies vogue donc allègrement vers son numéro 100 !

Bienvenue à bord et bonne lecture 

Pierre Gévart et Jean-Guillaume Lanuque