Présentation du dossier 81

Lorsqu’en 2015, j’ai piloté pour Galaxies un dossier intitulé « SF et totalitarismes », j’ai volontairement choisi une approche délicate, en travaillant non pas sur les œuvres qui dénoncent les totalitarismes mais au contraire en abordant celles qui les souhaitent et les soutiennent[1].

Toutefois, un aspect intéressant manquait à ce dossier. Bien entendu, il y a eu des auteurs qui, au travers de dystopies, ont dénoncé la propagande, tout en l’étudiant au passage. C’est le cas de 1984, rappelé ici par Marguerite Roussarie. Mais y a-t-il eu aussi des auteurs de science-fiction qui ont participé, sciemment ou non, à un effort de propagande ?

La réponse est évidemment oui. Le rôle premier d’un écrivain est d’avoir des idées, et il est naturel que certains cherchent à les mettre en application, ou à les répandre. Les amateurs de littérature russe se souviendront peut-être de Nikolaï Brechko-Brechkovski, auteur de romans d’aventures populaires, farouche anti-bolchevique, devenu citoyen français dans les années 1920, et mort en 1943 à Berlin lors d’un bombardement britannique, alors qu’il était entré au service du ministère de la Propagande (Reichsministerium für Volksaufklärung und Propaganda). Pour la même période, et touchant plus directement des auteurs de SF, on se souviendra aussi de Jean de la Hire, qui, en 1941, est nommé par l’administration allemande de la zone occupée commissaire-gérant de la maison d'édition Ferenczi, dans le cadre de l’« aryanisation » de la société. La Hire s’avérera un piètre gestionnaire, mais il en profitera pour publier des essais chantant la gloire d’Hitler et fustigeant les Anglais. Et que dire de B. R. Bruss, qui fut après-guerre un des piliers du Fleuve Noir, mais qui auparavant, sous son vrai nom, René Bonnefoy, a été un des proches collaborateurs de Laval, et qui devint ainsi Secrétaire général à l’information puis directeur de l’Office français d’information, autrement de la propagande.

Le dossier qui suit va cependant s’attacher plus à des cas plus récents. Le cas russe, d’abord, qu’il soit soviétique ou moderne. La science-fiction y est toujours un genre très populaire, et de ce fait souvent instrumentalisé. Mais aussi deux cas français, l’un gouvernemental – la Red Team –, l’autre dû à un lobby privé – Rêver 2074. Pour ces deux cas, plutôt que d’études neutres et objectives, j’ai préféré une approche plus polémique, en demandant à deux personnes d’argumenter en faveur ou contre ces projets : il s’agit là donc plus de tribunes libres que de réels articles. À chacun d’avoir sa propre position.

Il est clair qu’un tel thème ne peut être étudié en profondeur dans le cadre d’un simple dossier : il faudrait y consacrer toute une thèse, qui aborderait à la fois les facteurs historiques, mais aussi les mécanismes de cette propagande particulière. Avis aux volontaires !

 Patrice Lajoye


[1]Galaxies n° 33, 2015.