ÉDITORIAL 86

la science-fiction indienne se bat toujours pour acquérir une place respectée dans la littérature, tant en Inde qu’à l’étranger. En Inde, le genre n’a pas encore atteint la position qu’il mériterait de fait, car il y est considéré comme un parent pauvre, ne visant qu’à imiter cette forme occidentale qu’est la littérature Pulp. Et à l’étranger prévaut une conception erronée, selon laquelle les auteurs indiens n’écriraient que très peu de science-fiction, et qu’ils le feraient avant tout en langue anglaise ! Dans le même temps, durant les trois dernières décennies, les histoires de science-fiction se sont ménagé une place et de la reconnaissance sur la scène littéraire indienne. Mieux encore, quantité de nouveaux auteurs de science-fiction ont émergé jusqu’à être devenus visibles, et il s’est produit en direction de ce genre un élan de curiosité, et des attentes chez ses lecteurs.

 

Mais l’Inde ne dispose pas d’une langue unique pour la communication publique, comme c’est le cas dans quantité de nations européennes, asiatiques et d’autres encore. Alors même que la riche et active diversité linguistique de l’Inde constitue une caractéristique unique, en termes d’écritures et de modes d’expression largement diversifiés mais isolés, ceci se présente aussi comme une faiblesse, en séparant les différentes littératures. Quoi qu’il s’écrive dans autant de langues, cela reste confiné à l’intérieur des frontières de régions spécifiques, celles où l’on parle ladite langue. De ce fait, les autres régions du pays restent largement ignorantes de ces corpus spécifiques de littérature de science-fiction. Les histoires de science-fiction qui sont écrites dans les langues de l’Inde sont pour la plupart incapables de trouver leur voie dans les autres régions de l’Inde comme dans le reste du monde.

En fait, alors que l’hindi est avec l’anglais la lingua franca de l’Inde, l’hindi n’est ni lu ni même compris par une grande proportion de la population indienne. C’est pourquoi il est essentiel que la science-fiction écrite dans les langues de l’Inde soit traduite en anglais, de sorte qu’elle puisse toucher à la fois ces Indiens ne parlant pas hindi, et tout le reste du monde. En fait, les critiques internationaux de science-fiction présument souvent que l’Inde ne produit qu’un volume infime d’ouvrages de science-fiction, du fait que l’Inde est un pays « pauvre », et que l’éducation dans les sciences n’a pas atteint la totalité de la population. Or, ça n’est tout simplement pas le cas ! L’Inde est à la pointe de secteurs d’innovations scientifiques significatifs, que cela concerne l’exploration spatiale ou les requis de base pour l’amélioration des conditions de vie humaine et la protection de l’environnement naturel. Mieux encore, tous les Indiens utilisent les technologies, d’une façon ou d’une autre ; il est important de mettre en avant que la seule et unique cause majeure du fait que la science-fiction reste « cachée » en Inde est la rareté des traductions dans d’autres langues.

Les auteurs qui écrivent dans les langues régionales de nombre d’états indiens ont souvent été accusés de cultiver une certaine tendance à la « supériorité de la langue ». Cependant, le fait d’écrire dans sa propre langue natale, tout en maitrisant tout aussi bien l’hindi, l’anglais, ou les deux, revient tout simplement à un acte consistant à s’exprimer avec le media linguistique le plus proche de son identité en tant qu’auteur, comme en tant qu’Indien. De plus, en ce qui concerne le multilinguisme, pouvoir pratiquer plusieurs langues ne conduit pas à une expression créative dans toutes les langues que maitrise l’auteur en question. La plupart des auteurs optent pour la langue la plus proche de leur expérience de vie au quotidien, de leurs orientations culturelles, et de leurs modes de pensée et de réflexion naturels associés à l’écriture créative, quand bien même ils utiliseraient régulièrement une autre lingue franca dans le cadre du travail, ou de leur écriture liée à d’autres formes que la fiction.

Vingt-deux langues sont identifiées dans la constitution indienne, parmi lesquelles au moins neuf, à savoir l’anglais, l’hindi, le marathi, le bengali, le gujrati, l’assamais, le tamil, le kannada et le punjabi, ont développé des traditions d’écriture de science-fiction, certaines d’entre elles remontant aussi loin que le dix-neuvième siècle. Je pense donc que, bien que la science-fiction indienne soit largement influencée par une écriture spéculative dystopique dans le style occidental, la science-fiction dans les autres langues indiennes offre bien plus de variété dans ses perspectives, de même que des visions de l’avenir qui leur sont propres.

Il existe aussi d’autres langues régionales dans lesquelles on considère que la science-fiction s’écrit et se débat mais, du fait des problèmes liés aux langues, celles-ci restent encore à connaître et à « découvrir ». Et il serait tentant de pouvoir découvrir quels genres d’univers ces ouvrages ont bien pu imaginer.

(extrait de la présentation par Arvind Mishra)