INTRODUCTION DU DOSSIER

Le conflit de 14-18 est peut-être la Première Guerre mondiale, mais elle n’est cependant pas la première grande boucherie du XXe siècle. Il y a eu en effet auparavant la guerre entre la Russie et le Japon, première vraie guerre moderne, entre deux pays industrialisés.

C’est cependant bien le front franco-allemand entre 1916 et 1918 qui a été le théâtre de tests grandeur nature de mille et une façons nouvelles de tuer son prochain. On y mobilise les automobiles, l’aviation se développe, on créée des canons d’un calibre inouï, les premiers chars sont déployés, l’industrie chimique s’y fait créative, avec l’apparition des premières armes de destruction massive. La Première Guerre mondiale est une guerre industrielle, l’aboutissement de plusieurs décennies de révolution technologique.

On aurait pu penser que ces nouveautés technologiques auraient eu un impact important sur la science-fiction d’alors, ou plutôt le merveilleux scientifique, puisque l’expression « science-fiction » n’existait encore pas. Il n’en a rien été. Ou plutôt, cet impact a été négatif. Faisons l’inventaire, concernant la France, à partir de la base de données de la Noosfère, qui, bien que très incomplète pour le début du xxe siècle, est la seule à permettre une recherche par date. De 1900 à 1913, le merveilleux scientifique et le fantastique sont en essors, et il se publie en moyenne une vingtaine de titres par an (l’anomalie de 1912, visible sur le graphique, est due à la parution d’un grand nombre de fascicules de Jean de la Hire). Mais à partir de 1914, et jusqu’à 1919, il n’y a plus guère que 5 titres par an, l’essor ne reprenant qu’après 1920.

À quoi cela est-il dû ? À une pénurie de papier ? À l’envoi des auteurs sur le front ? À la censure ? Ou bien à une volonté de parler d’autre chose que des prouesses scientifiques ? Sans doute y a-t-il un peu de tout cela. On notera toutefois que s’il existe bien quelques œuvres ouvertement scientistes, décrivant à l’envie l’invention d’armes fabuleuses, la tonalité des textes est sombre, très sombre.

À l’occasion du centenaire de la fin des hostilités, nous avons tenté d’explorer la science-fiction en lien avec la Première Guerre mondiale, à l’aide de quelques études, forcément ponctuelles et insuffisantes (il aurait fallu une thèse), de textes d’auteurs contemporains, mais aussi de nouvelles écrites durant ou juste après la guerre, par des gens qui l’ont vécue.

 Patrice Lajoye